La liberté d’expression, cette vaste escroquerie

Depuis les terribles événements du 7 janvier 2015, où le siège de Charlie Hebdo a été attaqué par deux fous de Dieu, faisant douze morts, la France est plongée dans une « hystérie » collective largement dirigée par les médias et le gouvernement. Si les premiers rassemblements populaires spontanés étaient légitimes et, d’un côté, rassurants, tout ce qui s’en est suivi l’est déjà beaucoup moins. À commencer par le grotesque appel de l’État à « l’union nationale » – comme en 14 ? –, au nom de laquelle les antagonismes de classes et politiques devraient se dissoudre en une vaste manifestation en faveur de la liberté d’expression. Une opportunité qui tombe à pic pour un gouvernement qui cherche à faire passer la loi dite Macron, « pour la croissance et l’activité », censée libéraliser encore davantage l’économie française, au détriment des travailleurs. Et, de fait, depuis le massacre à la rédaction de Charlie Hebdo, plus personne ne parle de ce projet de loi. Silence radio, l’ennemi est à nos portes.

Les « Je suis Charlie » fleurissent un peu partout, s’affichant sur les journaux, les sites Internet, les vitrines, comme une médaille qu’on arbore fièrement, celle de la fameuse liberté d’expression. Cette même liberté qui n’a jamais été qu’un salmigondis, souvent brandie par les hypocrites de la classe politique pour justifier les pires assertions. Allez parler de « liberté d’expression » à Rémi Fraisse, assassiné par la gendarmerie, le 26 octobre 2014, pour avoir manifesté contre le barrage de Sivens ! Allez donc en parler, aussi, à toutes les victimes des violences policières commises en manifestations, à tous ceux qui ont passé des nuits en garde à vue, qui dorment en prison ou qui ont perdu un œil, le nez, une oreille, arrachés par un tir de flash-ball. La liberté d’expression a toujours été à deux vitesses, une vaste plaisanterie en forme de mirage politique. Et que dire, aussi, de tous ces grands médias bourgeois qui jouent les veuves éplorées en associant « Je suis Charlie » à leur logo ? Que doit-on comprendre ? Qu’ils sont les garants de cette liberté d’expression ? Mais de quelle expression, sinon de celle du pouvoir et de la classe dominante ?

Associer Charlie Hebdo à la liberté d’expression pose également d’autres questions, notamment lorsque cette association provient de camarades militants. Car le massacre, aussi atroce et douloureux qu’il soit, ne doit pas nous interdire de faire entendre d’autres voix que celles du soutien inconditionnel. Charlie Hebdo n’était plus une publication « amie », encore moins « camarade », depuis le virage qu’elle a entrepris en 2001. Ce virage, c’est celui de l’islamophobie de gauche, de la stigmatisation régulière – quasi systématique ? – du musulman, toujours présenté comme un Arabe (amalgame raciste), qui plus est un Arabe souvent poursuivi par un nuage de mouches (la « marque » Tignous). Une manie qui ne fait qu’entretenir, à grands coups de clichés, le fantasme d’une « islamisation » rampante de la société, thème chéri de l’extrême droite, et du Front national en particulier qui, depuis quelques années, mise tout sur l’islamophobie pour se restructurer.

Les laïcards professionnels ne manqueront certainement pas de rétorquer qu’il s’agit là ni plus ni moins que de combattre une religion, comme on combat les autres. Mais c’est là où, à mon sens, le bât blesse. À vouloir construire sa critique des religions et son combat contre l’intégrisme à partir d’une même grille de lecture, qui fait fi des complexités et des réalités du moment, on finit bien vite par faire le jeu du pouvoir et de l’extrême droite. De fait, l’islam ne doit pas se combattre comme on combat le christianisme ; aujourd’hui, en France, c’est majoritairement une religion d’opprimés, de prolétaires, d’exclus. C’est celle de nombre de travailleurs exploités, de nombre de sans-papiers pourchassés par la police, de nombre de précarisés qui dorment dans la rue, de nombre d’immigrés « ratonnés » par les fascistes. Bien entendu, cela ne fait pas de l’islam un vecteur d’émancipation ou le ciment d’un mouvement révolutionnaire, mais sa réalité française exige de nous une approche un peu différente du combat antireligieux. À l’heure où l’État et les mouvements fascistes stigmatisent à outrance les musulmans, quels qu’ils soient, les montrant du doigt comme étant l’ennemi intérieur numéro un, les militants révolutionnaires anarchistes doivent à tout prix ne pas hurler avec les loups. Nos armes doivent être différentes, sans quoi nous ne ferons qu’alimenter à notre tour le feu qu’attisent déjà nos ennemis politiques. Notre terrain doit être celui de la lutte des classes, et le combat contre l’islamisme, et la folie religieuse en général, doit se mener dans nos boîtes, dans nos quartiers, au sein de nos syndicats et de nos structures de lutte, via le combat que nous menons au quotidien en tant que classe prolétarienne contre le capitalisme et l’État, générateurs de la misère sociale sur laquelle se greffe, bien souvent, le fondamentalisme religieux.

Outre le retour galopant du racisme, le spectre du sécuritaire se dessine également, profitant du massacre pour trouver une once de légitimité populaire. Et déjà Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, envisage de renforcer « l’arsenal antiterroriste », pourtant bien engraissé en septembre dernier, avec le vote à l’Assemblée nationale d’une nouvelle loi en la matière. Alors, gare aux quelques libertés qui nous restent, le gouvernement socialiste fomente à leur égard un énième attentat.

Guillaume Goutte
Groupe Salvador-Segui de la Fédération anarchiste

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s