Les haches de la guerre sociale

« Si vivre signifie jouir de toutes les bonnes choses de la vie, […] alors nous, les bûcherons, ne vivons pas, mais nous nous contentons d’épargner les frais de nos funérailles. »

The Industrial Worker
2 juillet 1910

Au début du XXe siècle, l’industrie du bois occupait une place primordiale dans l’économie des États-Unis. Mais, si elle prospérait, c’était, comme le veulent les règles du jeu capitaliste, au détriment de ceux qu’elle employait, et notamment des bûcherons. Ceux-ci travaillaient essentiellement dans deux régions du pays : le Nord-Ouest et le Sud. Si la première grande lutte bûcheronne éclate à Portland, en 1907, avec la grève de plus de deux mille travailleurs du bois (pour des augmentations de salaire et la liberté de s’organiser), c’est dans le Sud que naîtra le premier grand syndicat de cette industrie tenue par un patronat peu enclin à céder aux revendications. Dans cette partie des États-Unis, les bûcherons ne sont, bien souvent, que des paysans pauvres qui travaillent dans les scieries de façon saisonnière, alors que, au nord-ouest, il s’agit plutôt de hobos, de travailleurs itinérants grimpant dans les wagons des trains de marchandises pour voyager à l’œil et se rendre ainsi de lieu de travail en lieu de travail (ou bien ils se déplacent en même temps que les campements, de chantier en chantier).

Pendant longtemps, l’American Federation of Labor (AFL) se refusera à syndiquer les bûcherons, ce qui poussera ces derniers à s’organiser par eux-mêmes et à créer leurs propres structures. C’est ainsi que voit le jour, en 1910, en Louisiane, la Fraternité des ouvriers du bois, le premier vrai syndicat de bûcherons des États-Unis. Ses combats sont classiques, mais d’une impérieuse nécessité : améliorer de façon significative les conditions de vie et de travail des ouvriers du bois en réclamant la journée de huit heures, un salaire de deux dollars par jour, la possibilité de faire des achats dans des boutiques autres que celles appartenant aux patrons et le droit de se syndiquer et de se réunir autour de ses intérêts de classe (1).

En quelques années, la Fraternité organise plus de 35 000 travailleurs forestiers (2) et, en mai 1912, elle rejoint le Syndicat industriel national des forêts et des ouvriers du bois (Sinfob) de l’organisation syndicale révolutionnaire Industrial Workers of the World (IWW). Le Sinfob est l’un des tout premiers syndicats américains à organiser les travailleurs sans considération raciale, si bien que Blancs comme Noirs prennent leur carte rouge pour lutter ensemble contre les patrons des industries du bois. En Louisiane, les syndicalistes vont même jusqu’à enfreindre la loi interdisant les réunions « interraciales » (3).

Mais les patrons de l’industrie du bois ne pouvaient tolérer un tel degré d’organisation des travailleurs, à l’origine de luttes revendicatives radicales. Réunis au sein de l’Association des exploitants forestiers du Sud, ils organisèrent une riposte implacable basée sur la terreur. Une liste noire des travailleurs syndiqués est établie, des lock-out sont organisés et des militants sont molestés et assassinés, comme en Louisiane, à Grabow, en 1912 où trois grévistes sont tués par balles. Ces campagnes de terreur étaient notamment menées par les nervis de la Ligue des honnêtes citoyens, miliciens payés par le patronat et excités par des discours et des valeurs conservatrices. L’État se place, lui, du côté des employeurs et n’hésite pas, pour épauler ces derniers, à jeter les militants syndicaux dans les geôles de la jeune démocratie. En 1913, épuisée et diminuée, la Fraternité s’éteint.

Si au sud la vie des bûcherons était difficile, au nord, les conditions de vie et de travail étaient tout aussi déplorables. Outre l’insécurité du travail en lui-même (bûcheron est un métier à très haut risque, long – journée de dix heures – et mal payé), les campements des chantiers étaient innommables : dortoirs étroits et surpeuplés, lits de fortune, nourriture infecte et hygiène lamentable. En 1917, un vaste mouvement de grève éclate dans l’État de Washington, à l’initiative du Sinfob : les ouvriers des scieries d’Aberdeen, de Hoquiam et de Raymond cessent le travail et réclament la journée de huit heures et une augmentation de salaire. Malgré une solidarité de classe importante (plusieurs bûcherons d’autres scieries se croisent les bras pour soutenir leurs collègues), la répression menée par l’État (arrestations et emprisonnements de grévistes) et les patrons (création de milices chargées de répandre la terreur par le harcèlement, les menaces et les tabassages en règle) vint à bout du mouvement qui ne parvint à obtenir qu’une petite hausse de salaire. Victimes de discriminations antisyndicales, la plupart des bûcherons organisés au sein des IWW ne trouvèrent plus aucun travail dans les scieries du pays et durent quitter l’État. Là encore, le syndicat du bois n’y survit pas.

Mais, en 1917, malgré la vaste répression antisyndicale qui accompagne l’entrée de l’Oncle Sam sur le théâtre de la Première Guerre mondiale, les wobblies fondent le Syndicat industriel des ouvriers du bois. En juillet de cette même année, dans l’État de Washington, dans la région de Spokane, une première grande grève est organisée pour réclamer de meilleures conditions de travail (journée de huit heures, salaires plus élevés, interdiction du travail des enfants, fin de la discrimination antisyndicale à l’embauche) et dénoncer l’insalubrité des campements de chantiers. En août, plus de 80 % des chantiers de la région sont paralysés. Mais, si cette grève handicape terriblement les patrons de l’industrie du bois, elle pose aussi un grave problème au gouvernement américain qui voit ainsi son effort de guerre largement contrarié (le bois étant une matière première essentielle pour la fabrication du matériel militaire, ne serait-ce que les fusils). En conséquence, la répression contre les grévistes est démesurée : arrestations massives, mise sur pied de milices patronales, internement des militants dans des camps improvisés, saccage des locaux syndicaux, etc. Mais, devant la violence de la répression et l’attitude intransigeante des patrons, les travailleurs du bois ne baissent pas les bras et redoublent d’inventivité pour intensifier le mouvement. À ce titre, les écrits du syndicaliste révolutionnaire français Émile Pouget – notamment Le Sabotage, traduit en anglais par le wobbly Arturo Giovannitti – ne sont pas sans avoir influencé, indirectement ou directement, les grévistes : grève du zèle (respect des règles de sécurité à la lettre, application de fait de la journée de travail de huit heures) et sabotage (destruction des outils de travail) furent pratiqués de manière exemplaire.

Le gouvernement, qui exprimait un besoin pressent de mettre fin à cet important conflit social pour ne pas compromettre l’effort de guerre, finit par mettre sur pied une instance se voulant « impartiale » (sic !) en vue de trouver une solution consensuelle entre bûcherons et employeurs pour sortir rapidement de la grève. Devant des ouvriers déterminés à aller jusqu’au bout, cet organisme, appelé Légion loyale des bûcherons et exploitants forestiers, en vint finalement à exiger des patrons des industries du bois qu’ils appliquent la journée de travail de huit heures.

D’autres grèves de bûcherons marqueront l’histoire du mouvement ouvrier du continent nord-américain, ne serait-ce que celle de Rouyn, au Canada, en novembre 1933 où 400 travailleurs du bois cesseront le travail pour dénoncer leurs conditions de vie misérables. Si la police, prenant prétexte d’un affrontement entre grévistes et jaunes, abattra ses matraques sur le mouvement, celui-ci aboutira néanmoins, quelques mois plus tard, à la mise en place d’une législation visant à améliorer le quotidien des bûcherons 4. Du côté des États-Unis, deux grosses grèves secoueront l’industrie du bois en janvier et octobre 1937 dans le Minnesota et le Michigan (5).

Pour conclure cette petite rétrospective historique, je laisserai la parole à un bûcheron du début du siècle qui, dans l’édition du 2 juillet 1910 de l’Industrial Worker (organe des IWW), exposait sa conception – révolutionnaire – de l’exploitation forestière : « Les forêts sont destinées à profiter à l’humanité tout entière, et non à l’enrichissement d’une poignée d’hommes avides – et c’est aux bûcherons et à tous les travailleurs du bois de se réveiller et de s’organiser efficacement, ne serait-ce que pour pouvoir, au moins, vivre décemment. »

Guillaume Goutte
Groupe anarchiste Salvador-Seguí

1. Joyce Kornbluh, Wobblies & Hobos, les Industrial Workers of the World : agitateurs itinérants aux États-Unis 1905-1919, Éditions L’Insomniaque, Paris, 2012, p. 164.
2. Patrick Renshaw, The Wobblies, the story of the IWW and syndicalism in the United States, Ivan R. Dee, Chicago, 1999, p. 121.
3. Joyce Kornbluh, ibid., page 164.
4. Jean-Michel Catta, « La grève des bûcherons de Rouyn, 1933 », Cahiers du département d’histoire et de géographie, Collège de l’Abitibi-Témiscamingue, 1985, p. 679.
5. R. L. Cartwright, « Timber Worker Strikes 1937 », Minnesota Encyclopedia, Minnesota Historical Society, 2012.

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