La pétition, une forme d’action directe

Les militants libertaires ont bien souvent en mémoire des séquences de La dialectique peut-elle casser des briques ?, premier film détourné de l’histoire du cinéma, qui transforme les dialogues d’un vieux film d’art martiaux pour faire une propagande situationniste (mouvement politique d’inspiration marxiste, anarchiste et surréaliste… pour faire simple). Pour celles et ceux qui ne l’ont pas vu, ce qui n’est pas une grande perte rassurez-vous, c’est un film de gauchistes en langage de gauchistes à destination d’autres gauchistes. Parmi ces séquences mémorables, on se souvient de cet homme avec des papiers à la main qui rencontre un groupe d’hommes qui le poussent à terre sur le côté. La speakerine commente alors un truc du genre : « Militant allant remettre des pétitions au gouvernement. » Le sous-entendu est clair et simple : la pétition ne sert à rien. Ce détournement assez drôle résonne encore chez beaucoup de militants. Combien de personnes de nos milieux n’ont-ils pas entendu ou pensé que « les pétitions ne servent à rien ». Je ne saurais dire si cela date de cette époque. Mais c’est, en tout cas, cette référence qui résonne, voire raisonne, dans notre imaginaire collectif. Beaucoup considèrent la pétition comme sans intérêt, incapable d’influer sur les rapports de force. Pourtant, nous vivons aujourd’hui un mouvement social qui s’est appuyé sur une grande mobilisation pétitionnaire. Il s’est propagé comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Les militants de tous bords l’ont reprise. Leurs sympathisants et les gens moins politisés aussi. Difficile aujourd’hui encore d’en mesurer l’impact réel.

Depuis l’arrivée du président Hollande, nous avons eu droit à tout un festival de mesures antisociales et pro-patronat : CICE, ANI de 2013, pacte de responsabilité, etc. Les instances confédérales de la CGT avaient pourtant fourni un intense travail, contre l’ANI notamment, appuyé par des bases syndicales assez peu enclines à se laisser faire. La mobilisation fut honorable. Des centaines de milliers de personnes se mirent en grève et manifestèrent. Ce fut pourtant insuffisant. La fameuse « bataille de l’opinion » analysée par les journalistes et sondeurs ne fut même pas remportée face à un président avec encore un peu de grâce et un patronat ultra-mobilisé.

Une constatation s’impose donc. La bataille de l’opinion est d’ores et déjà perdue d’avance pour le gouvernement pour faire passer sa loi Travail. Il faut dire qu’il y a déjà bien longtemps que le gouvernement a perdu sa légitimité. Le ras-le-bol est général. Mais, sur la forme, c’est la fameuse pétition aux centaines de milliers puis au million de signatures qui a permis l’expression du mécontentement.

« Mais tu crois vraiment que les patrons et le gouvernement plieront face à une simple pétition? » répond le petit gauchiste. Sans aucun doute, non. Pourtant, sous-estimer la capacité mobilisatrice des pétitions semble une grave erreur tactique. Un patron comme un gouvernement ont besoin d’un minimum d’entrave pour leurs profits. La première des entraves, la première action directe, c’est la manifestation du mécontentement, même individuel.

Dans Les Syndicats ouvriers et la révolution sociale, Pierre Besnard écrivait : « L’ouvrier qui discute avec son patron, soit pour conserver des avantages acquis, soit pour faire triom­pher des revendications nouvelles, fait un acte d’action directe. Il se place, en effet, seul, directement en face de son employeur sans recourir à des concours étran­gers au conflit social: parlementaires, arbitres, etc. Qu’il obtienne ou non satisfaction, que le patron reconnaisse de bonne foi le bien-fondé des desiderata qui lui sont soumis et accorde satisfaction ou qu’il les rejette, il y a toujours action directe. Que le patron cède par impuissance momentanée ou par calcul — ce qui est fréquent — ou bien qu’il résiste, parce qu’il se croit assez fort pour braver la force collective qu’il sent derrière l’ouvrier qui réclame et discute, il y a, de la part de l’individu qui mène la lutte sur ce terrain, action directe. Que la discussion reste courtoise, qu’elle dégénère en dispute et même en rixe, l’action de l’ouvrier reste, dans tous les cas, une manifestation d’action directe. C’est la discussion de classe. »

La pétition est simplement une expression collective et directe du mécontentement, des revendications. Mieux encore, elle est l’expression de la concertation des exploités et dominés. Elle en est même le lieu en certains cas. Il est souvent difficile, notamment en entreprise, de parler de revendications avec les collègues sans qu’un chefaillon ramène sa fraise. Elle pose ainsi la base du mouvement social potentiel à venir.

De plus, nous vivons dans un pays qui se veut, se vend et se promeut comme démocratique. Ce qui présuppose donc le pouvoir au peuple ou une majorité de celui-ci. C’est sur cette base qu’on enseigne à tous les élèves du pays la morale et la légitimité des institutions du système : État, entreprise… Qu’on le veuille ou non, l’approuve ou non, l’estime fondée, insuffisante, trop importante ou non, c’est un enseignement connu de tous. Il en découle une certaine idée de dialogue social, toujours et notamment dans l’entreprise, mais aussi dans toute la société. Il s’agit aussi, bien sûr, et bien souvent de délégitimer l’action directe, mais la réalité des processus sociologiques et plus particulièrement de l’intériorisation des normes et valeurs des individus nous oblige à constater qu’on ne saurait cantonner les principes du dialogue social seulement à cela. C’est même justement parce que ces principes mêmes ont été complètement bafoués, aussi bien dans le cadre de la négociation avec les instances confédérales syndicales que dans les espérances générées par les discours du candidat Hollande, que le mouvement social actuel trouve appui dans son action.

Donc non, la pétition ne sert pas à rien. Sans doute les différents milieux gauchistes souffrent-ils encore de politique de surenchère d’action stratégique à mener. C’est peut-être une forme basique et nécessaire de militantisme à adopter dans notre pays. C’est une méthode clairement insuffisante pour peser dans les rapports de force. Oui, indiscutablement. C’est, en revanche, un outil très utile pour les créer.

Mieux encore, dans le cadre de la juridiction française, elle constitue un appui important pour juger de la pertinence d’une action syndicale dans une entreprise pour prouver l’entrave et l’absence de « dialogue social » d’une direction. Les représentants du personnel dans l’entreprise sont si souvent des jaunes élus avec l’appui du personnel de direction ou des individus qui profitent de leurs heures de délégation pour se payer des heures supplémentaires ou du temps libre que la pétition constitue un réel moyen susceptible de fonder juridiquement l’action syndicale des sections, ses militants et ses représentants. Pour l’anecdote, c’était un des éléments à charge contre le directeur du McDonald’s de Passy en soutien à Benoît, militant de section CGT et gréviste avéré. Elle prouvait ainsi la concertation des salariés et le caractère syndical de son action indispensable pour prouver la discrimination d’un syndicaliste ou d’un gréviste.

Pour finir, laissons Pierre Besnard terminer son propos sur l’ouvrier discutant avec son patron. « Ce que l’ouvrier ne doit pas perdre de vue dans cette discussion, c’est son devoir de classe. Il ne doit jamais céder de terrain à l’adversaire. Il ne doit con­quérir des avantages qu’en conservant sa dignité d’homme. Il ne doit, à aucun prix, vendre sa cons­cience, ni ses connaissances professionnelles, même s’il est miséreux, en acceptant de recevoir en échange de sa trahison : un poste de commandement ou de maî­trise, un salaire occulte supérieur à celui de ses cama­rades, etc. Composer avec le patron, recevoir de lui des sa­tisfactions personnelles refusées aux autres, c’est com­mettre un acte de trahison vis-à-vis de ses frères de mi­sère et de travail. Si on ne se sent pas capable de ré­sister aux propositions mielleuses du patron, il vaut mieux se taire que de se faire l’instrument, même in­conscient, de l’asservissement des camarades. L’ouvrier qui se charge de revendiquer ses droits et ceux de ses camarades doit avoir un profond senti­ment de ses devoirs de classe. S’il les ignore il doit les apprendre avant d’agir. »

Nathan
Groupe anarchiste Salvador-Seguí

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