Déconstruire les croyances politiques

Bien des personnes s’intéressant aux sciences sociales ou humaines et qui tâchent de convaincre un électeur du Front national (FN) de changer d’orientation politique se sont retrouvées face à des murs. Les chiffres, les documentaires, les articles, les témoignages : rien ne semble permettre la remise en cause d’opinions xénophobes. Car, en effet, la xénophobie est bien le principal fonds de commerce de l’entreprise Le Pen.

Pourtant, il y a longtemps que le racisme est condamné par les sciences. Le Caucasien ne naît pas intelligent, l’Arabe ne naît pas voleur, etc. Citons simplement, pour illustrer le propos, l’excellent article Délinquance et immigration en France : un regard sociologique de Laurent Mucchielli, (Criminologie, vol. 36, n° 2, 2003, p. 27-55), ou encore les travaux de Robert Park et ses successeurs autour du ghetto de Chicago.

Si l’argument scientifique reconnu et bien illustré ne permet donc pas de comprendre et convaincre, c’est donc que nous avons affaire à une croyance profondément ancrée, érigée en dogme absolu. Sans pour autant se retrouver face à des rituels issus d’un livre sacré, nous pouvons donc considérer le Front national comme une religion, avec toutes ou parties des fonctions sociales qu’elles recouvrent. Car, en effet, pour qu’une croyance s’ancre il faut des structures sociales à l’œuvre, des institutions, des normes, des valeurs régissant la vie des adhérents au groupe, au dogme. Or, la France a connu une période de déclin des institutions religieuses, notamment à la fin des années 1960. Mai-68 en est souvent présenté comme l’apogée. Cette période coïncidait avec une évolution sociétale particulièrement bouleversée :

– Les thèses racistes commençaient à être rejetées suite au traumatisme pétaino-nazi.
– La population, pour une partie significative, accédait à l’enseignement secondaire.
– Le plein-emploi était à l’ordre du jour.
– Les classes ouvrières et populaires en général connaissaient un ascenseur social.
– Le pouvoir d’achat était haut et les inégalités s’étaient réduites.
– La Sécurité sociale assurait efficacement contre les risques sociaux (accident, vieillesse, maladie, nouveau-né…).
– Les jeunes ruraux quittaient les campagnes pour la ville, leur famille pour fonder la leur.

Si nous considérons que la croyance en des dogmes religieux était le fruit de la situation inverse, nous pouvons alors humblement supposer, sans l’affirmer catégoriquement, quelles furent les fonctions sociales des religions ainsi que celles auxquelles répond le Front national aujourd’hui.

La connaissance

Si la science ne suffit pas toujours à vaincre la croyance, elle reste néanmoins nécessaire pour déconstruire le préjugé. Ainsi, une initiation solide et suffisante en sciences sociales et humaines paraît nécessaire. Le cours magistral ne constitue pas d’ailleurs le seul moyen d’apprentissage. Rencontrer et sympathiser avec des gens divers permettent au moins de soutirer le fameux « Des comme ça, j’en veux bien des milliers ! » du tonton raciste lors du repas de famille. Mais aussi des chansons, des films, des séries (dernièrement, Game of Thrones en fournit un exemple intéressant avec les populations qui vivent au-delà du Mur), des sketchs (même ancien, Le Douanier de Fernand Raynaud reste un chef-d’œuvre)…

La religion fournit une interprétation du monde ; le développement des sciences et leur diffusion ont permis de combler partiellement ce rôle social. Combien d’historiens et sociologues adhèrent au FN ? Parmi les sympathisants et adhérents, combien ont eu un tel cursus ? Ces savoirs critiques ne sont enseignés que dans certaines filières de lycées et d’universités. Et pour cause, quel législateur aurait intérêt à enseigner le fonctionnement et l’histoire d’un système de marginalisation des minorités culturelles ?

Beaucoup de nos grands-parents ont appris à l’école dans des manuels avec des propos profondément racistes d’une ancienne république colonialiste. Pourquoi remettraient-ils en cause, du jour au lendemain, ce savoir appris lors du passage du certificat d’étude et au service militaire ?

L’Allemagne, qui n’avait plus de colonies (et pas à faire face à la décolonisation donc) et d’armée au sortir de la guerre, eut moins de mal à accepter d’idée d’avoir été une nation raciste, xénophobe, opprimante et meurtrière. La France, « patrie des droits de l’homme », détentrice d’un des plus vastes empires coloniaux de l’histoire de l’humanité, devait taire ses crimes et se justifier.

Les années 1960 étaient marquées par la défaite du fascisme, la dénonciation du colonialisme par les leadeurs soviétiques et américains ainsi que par les colonisés eux-mêmes. Des syndicats, partis et associations divers offraient une analyse différente à la population qui remettait en cause le dogme religieux comme la croyance raciste. La montée du néocolonialisme, la fin de l’URSS, le déclin du nombre de militants peuvent constituer autant d’explications à la montée du racisme.

Le contexte social, économique et politique

La religion, dans bien des cas, n’est pas qu’un simple outil d’oppression, c’est aussi l’organisation de la base de la solidarité sociétale. La charité revient presque systématiquement dans les devoirs du laïc et du clergé. Elle limite souvent le pouvoir du souverain et du propriétaire : Jubilé pour répartir les terres et libérer les esclaves dans le judaïsme antique, droit d’asile et fonction judiciaire chez les chrétiens, etc. L’espoir d’un paradis, plus tard, s’ancre en conséquence bien plus facilement.

Mai-68 était marqué par deux décennies de Sécurité sociale, de plein-emploi, d’accès à la société de consommation, d’évolution de carrière (mais sans pour autant être un âge d’or). Dans ce contexte, la religion n’est que d’un intérêt restreint. Les politiques néolibérales ont bien fait souffrir les classes laborieuses. Chômage, ascenseur social en panne, baisse de pouvoir d’achat, casse de la Sécu, des services publics. L’espoir d’un paradis d’une nation purifiée de l’étranger ne s’ancre donc que plus facilement, les stéréotypes étant initialement bien répandus.

Difficile détachement

La prospérité relative des « sixties » permettait aux jeunes ruraux de s’exiler d’un environnement qu’ils trouvaient peu reluisants L’attrait de la ville, voire de la banlieue, était fort. Le lien familial, avec la part d’oppression qu’il pouvait revêtir de famille traditionaliste religieuse, laissa place à davantage d’individualisme.

Dans le contexte actuel, une partie des plus jeunes générations des classes populaires deviennent, malgré eux, des Tanguy. Les parents doivent accueillir ou aider continuellement leurs enfants qui, bien souvent, ne peuvent subvenir à leurs propres besoins. La cellule familiale redevient un lieu de vie privilégié, avec une proximité affective facilitant le développement des traditions et des préjugés qu’ils peuvent avoir.

Construire des contre-modèles pour détacher de la croyance

Pour conclure, disons clairement que l’extraction d’une croyance, religieuse ou xénophobe, ne se fait pas à coups d’injonction ou de mépris. Il faut trouver un intérêt, matériel ou moral. Le consentement, la liberté et la dignité de celui qui décide de s’excommunier sont impératifs. A nous d’être en mesure de former, d’aider, de soutenir, d’organiser, mais aussi de fournir du lien social respectueux et amical, de la même façon que nous en créons dans nos collectifs militants. La haine, dans un sens ou dans un autre, n’a rien de convainquant. On a rarement vu des juifs devenir nazis, adhérer idéologiquement et volontairement à leur propre oppression. À l’inverse, adhérer à la haine d’un autre, perçu ou ressenti comme oppressant, est bien plus aisé.

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Construire des contre-modèles, des discours alternatifs, d’autres visions du monde et de l’autre suppose d’œuvrer à l’élaboration de nouvelles sociabilités. Pendant longtemps, les organisations syndicales de classe – CGT en tête, épaulée pendant quelques décennies par le Parti communiste – s’attelaient avec vigueur à cette tâche primordiale, dans les quartiers, dans les villes et sur les lieux de travail. Des activités éducatives et culturelles dans les Bourses du travail aux séjours de vacances solidaires, les syndicats offraient une microsociété qui se posait en alternative militante au modèle capitaliste, générateur de misère sociale, d’exclusions et de racismes. Car le lien entre ces activités – éducatives et ludiques – et les organisations syndicales permettaient de les ancrer dans la lutte des classes, sans pour autant les transformer en bastions d’endoctrinement abêtissant. En cela, les syndicats s’attaquaient, parallèlement aux résistances dans les entreprises, à la racine du mal, qui s’est toujours trouvée dans le lien social. Aujourd’hui que les Bourses du travail et les unions locales de syndicats sont souvent désertées et peinent à vivre, faute de militants, les sociabilités syndicales sont difficiles à construire, et les idées nauséabondes de l’extrême droite comme la culture individualiste libérale progressent sur ce désert. À nous, donc, désormais, d’inverser la donne ; si le travail est colossal, nous avons au moins l’avantage de pouvoir jeter un œil derrière nous, vers ce passé ouvrier riche en expériences à reproduire et enrichir en les adaptant aux enjeux contemporains et aux nouveaux vecteurs de lien social.

Nathan et Guillaume
Groupe anarchiste Salvador-Seguí

 

 

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