Réflexions autour des caisses de solidarité des cheminots

À l’heure où sont écrites ces lignes, la cagnotte leetchi mise en place par le sociologue Jean-Marc Salmon et quelques personnalités du monde artistique et intellectuel, suite à un appel sur Mediapart, frôle les 900 000 euros. C’est à saluer et méditer. C’est la plus importante de toutes dans le mouvement des cheminots.  Il y en a une multitude mises en place : celle de Sud rail, de la CGT, celle de Front social, etc.

Qui est derrière chacune d’elle et pour quel objectif ?  Pourquoi les caisses fleurissent et obtiennent-elles des dons?  Pourquoi est-ce celle-ci qui récolte le plus ? Pourquoi y en a-t-il plusieurs ? Quel état du mouvement social cela suggère-t-il ? La dynamique pose plusieurs problématiques auxquelles les militants doivent tâcher de répondre.

Les caisses « syndicales » viennent des organisations concernées. Il est fait appel aux adhérents et sympathisants. En première ligne, il est normal qu’elles s’organisent face à un mouvement qui s’annonce dur. Mais deux remarques s’imposent. D’une part, elles furent créées en avril. Une à deux semaines après celle citée au début de ce texte. Sud rail sur la même forme de cagnotte que le collectif de Mediapart. La CGT par une gestion des dons reçus. Les deux organisations syndicales semblent avoir dû répondre  à une demande interne et externe, selon leurs propres dires, pour recevoir les dons, beaucoup de gens voulant soutenir. Les caisses n’étaient pas préparées en amont. Si on se plait  chez certains à l’extrême gauche à fantasmer la base débordant les « bureaucraties syndicales » pour entrer en grève et œuvrer à la convergence des luttes, constatons que c’est autour d’un débordement de dons pour ces mêmes « bureaucraties » que s’organise une partie du mouvement…  Mais pourquoi ces unions de syndicats ne dispose-t-elle par de leur propre caisse de grève permanente et inconditionnelle ? La  CFDT en dispose d’une. Les patrons de la métallurgie aussi. Notons qu’en ne préparant pas à l’avance de ressources pour les mauvais jours des grévistes, on ne se structure pas ni se prépare pour faire face. En outre on rend les grévistes dépendants du bon vouloir de l’échelon supérieur fédéral ou confédéral lors d’un mouvement social. Les syndicalistes impliqués, parfois admirateurs béats  et acritiques de leur « structure de classe », devraient poser le problème lors des congrès et comités confédéraux. Les réponses apportées pourraient être intéressantes.

La première caisse initiée, la plus importante d’entre elle, est fondée selon le principe  d’une répartition future pour les syndicats participant à la grève. Mais celle-ci n’émane pas des syndicats. C’est la première mise en place de celles citées. Elle a profité de l’opportunité d’être la première à se faire connaitre par les médias. Elle s’est développé grâce, notamment, aux réseaux sociaux, devenus incontournables dans la communication et l’organisation contestataire. Un élément marquant est le prestige social  des signataires organisateurs. On se doute de leurs idées progressistes, mais on ne les connaît pas nécessairement pour un engagement et une adhésion partisane ou syndicale ou associative particulière. L’enthousiasme  pour cette cagnotte précisément semble suggérer une légitimité, voire confiance, de la part des donateurs, plus grande pour ce collectif que pour les syndicats en lutte sur le terrain. Suspicion de noyautage du mouvement par les partis ? Syndicats ? Collectifs ? Dégoût d’une forme d’organisation ? De leur discours ? De leur ligne politique ? De leur stratégie ?

En outre, il y a la caisse du Front social. Il rassemble des syndicalistes et personnalités connus pour leurs positions plus radicales que les confédérations syndicales. Se voulant comme un collectif allant au delà des étiquettes, le Front social se propose d’être une source d’impulsion en appelant à ses propres manifestations, en établissant son propre discours, en organisant ses propres caisses. Il fut fondé  notamment par la CGT Goodyear, Info’com CGT, la CGT Air France, et Sud PTT 92. Hors, la finalisation de l’adhésion des organisations qui en avait fait la demande ne semble toujours pas avoir abouti depuis 2016. Tensions internes ? Divergences stratégiques ? De plus les syndicalistes qui en sont membres ne font pas l’unanimité dans leurs organisations respectives. On les accuse notamment de diviser et semer la zizanie, quand ce n’est pas de vouloir prendre la tête du mouvement social. Une nouvelle suggestion semble se dessiner en conséquence. Malgré des postes à responsabilité et un prestige de leur passé militant pour certains, ces individus semblent assez mal vivre la démocratie interne de leurs organisations respectives, pourtant variées dans leur fonctionnement. L’espace laissé aux minorités agissantes ou agitées, selon des goûts que je ne saurais trancher, est-il suffisant ? Dans toutes les structures ? À l’inverse est-il trop grand dans certaines ? Le mouvement social manque-t-il d’espace réel pour diffuser et discuter des idées et stratégies de toutes ses composantes ?

Mais deux autres remarques s’imposent. Le sociologue Louis Chauvel parle depuis plusieurs années de classes populaires sans « conscience en soi » et « pour soi ». Ces formules de Marx qui sont toujours utilisées en sciences sociales signifient, grosso modo et simplement, la prise de conscience de la divergences d’intérêts entre patron et salariés d’une part et l’organisation des salariés pour faire face à cette antagonisme par l’action syndicale ou partisane d’autre part. Or si le président Macron est toujours considéré comme le président des riches, en plus d’un vaste mouvement populaire de sympathie et d’organisation pour les cheminots en lutte, cela suggère une inversion de tendance, sans pour autant qu’elle soit majoritaire. La conscience de classe en soi et pour soi se développe. Autre point : pourquoi s’orienter, pour le moment en tout cas, vers des dons plutôt que des grèves ? Il semble bien que les salariés notamment du privé soient profondément en difficulté pour faire face aux capitalistes. Et le constat est général, au delà des frontières. Occupy, Indignés, Nuits debout : après le travail mais pas en débrayage ni en grève, des populations s’organisent contre le capitalisme. Intéressant, mais sans doute insuffisant pour gagner pour le moment.

Sur 150 000 cheminots, 30 % sont régulièrement en grève semble-t-il, soit à peu près 45000 agents.

Sur une journée de 7 heures en moyenne, payée simplement au smic horaire à 7,61 euros net, cela fait 53,27 euros la journée par agent.

Ces 45000 agents perdant chacun 53,27 euros par jour représentent 2 397 150 euros par jour de grève. On est déjà en dessous de toutes les récoltes citées au dessus pour un seul jour de grève… Mais gardons à l’esprit que la SNCF perd 20 000 000 d’euros par jour de grève selon son PDG.

2 397 150 euros de perdus pour les grévistes par jour multiplié par 36 jours de grèves déposés représentent 86 297 150 euros pour couvrir les frais des grévistes jusqu’à fin juin. Divisés par 45000 grévistes, cela fait 1917,72 euros chacun.

La somme globale paraît astronomique pour nos petits salaires. Elle ne l’est pas pour un mouvement de masse. Les particuliers donnent, mais aussi des associations, des partis, des collectifs. Qui plus est nous savons qu’en 2003 certains professeurs avaient contracté des crédits à la consommation ce qui permettait d’échelonner sur du plus long terme la perte de revenu. Un tel mouvement global sur la durée pourrait laisser du temps pour se structurer d’avantage. Nous savons que certains grévistes ici et là ont reçu une solidarité financière y compris après la fin de la grève, comme au Monoprix Roquette à Paris il y a quelques années.

 On peut également rêver d’une solidarité internationale venant en aide comme en 1867 pour les bronziers de Paris dans la Première Internationale. Un appel commun et clair,  des syndicats concernés ou adhérents, vers la Confédération européenne des syndicats (CES) et la Fédération syndicale mondiale (FSM) pourrait être bienvenu. Il y a un clivage actuellement entre structures de la CGT. Certaines accusent la CES d’être aux ordres de Bruxelles, les autres que la FSM est une organisation antidémocratique pro-Assad-Poutine et compagnie. Avec un tel appel nous verrions laquelle des internationales syndicales sert à quelque chose de concret, peut  mobiliser les ressources pour l’action engagée. Un appel vers l’AIT ? Non je plaisante bien sûr…

Sans doute reviendrons-nous sur ces sujets prochainement.

Nathan
Groupe anarchiste Salvador-Seguí

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