Au sujet de la CGT McDonald’s Ile-de-France : humbles réflexions syndicalistes

Un camarade du groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste (FA) m’a demandé de rédiger un article sur la construction du Syndicat CGT McDonald’s Paris et Île-de-France. Il s’agissait, de montrer comment monter un syndicat quand on est militant anarchiste (article sans doute destiné aux jeunes générations). On ne peut hélas pas parler de construction mais plutôt de reconstruction. Le syndicat était déjà présent et avait sa propre dynamique avant mon arrivée chez McDonald’s. Je n’ai fait qu’essayer de m’y insérer et d’apporter ma touche personnelle tant bien que mal. Avec le recul, je dirais même que j’ai commis beaucoup d’erreurs, peut-être en partie à cause de ma formation et sensibilisation politique (anarchiste) initiale. C’est normal. C’est dur à encaisser même des années après. Mais cela fait partie de la lutte. On perd des batailles, on en gagne d’autres. Mon œuvre constructive et mes réussites ont principalement eu lieu sur trois plans : la grève victorieuse de 2007 à laquelle j’ai participée, mon travail de secrétaire général avec la mise en place des nouveaux statuts pour parfaire le fonctionnement du syndicat et la réintégration de Benoit au McDonald’s de Passy pour discrimination syndicale. Sur ce dernier point, je vous renvois à l’article rédigé sur le blog du groupe Salvador-Seguí (http://salvador-segui.blogspot.fr/2015/09/mcdonalds-condamne-pour-discrimination.html). Pour l’heure je vais tacher d’exposer et surtout d’analyser avec le recul de mon expérience la période de mon arrivée dans le syndicalisme et de fournir quelques conseils pour éviter aux camarades de reproduire mes erreurs.

Rejoindre la section syndicale

J’avais 22 ans lorsque j’ai réintégré McDo en 2007 en région parisienne. J’étais déjà militant à la FA depuis trois ans. J’avais donc une sensibilité naturelle pour la lutte des classes. Je pensais fonder une CNT McDo déjà en 2005 lors de ma première expérience. Je me disais que, s’il fallait faire du syndicalisme, autant le faire avec nos camarades de la Confédération nationale du travail. Après tout, ils sont anarchistes, ou du moins plus proches de mes convictions. J’adhérais aussi à l’idée du refus des élections et des permanents syndicaux : nul autre que nous-mêmes ne peut nous représenter, le permanent employé par le syndicat n’œuvrera jamais à la destruction du syndicat, le syndicat devant mourir dans la révolution où on aurait plus besoin de lui, pensais-je. J’avais également côtoyé à la FA quelques camarades qui m’ont fait comprendre que l’appartenance syndicale au final n’était pas le plus important mais plutôt l’activité de la section syndicale dans la boite. La division des travailleurs fait le bonheur des patrons. J’avais d’autant plus apprécié ce discours que j’ai pu voir des camarades syndicalistes à la FA faire vivre l’information et l’analyse de l’actualité syndicale dans le Monde libertaire malgré, et au-delà, de leur étiquette syndicale.

Or, dans le restaurant où je fus embauché, c’était une section CGT qui étaient présente (le terme de section était très exagéré, il y avait des délégués du personnel [DP] élus sur une liste CGT, certes, mais peut-être un seul d’entre eux était à jour de cotisation, d’où la nécessité de mettre de l’ordre dans le fonctionnement du syndicat). Finissant ma période d’essai, j’avertissais donc le principal DP de mon envie d’adhérer au syndicat car j’étais anarchiste. Cela allait de soi pour moi.

Mais, à ma grande surprise, ce n’était pas le cas pour lui. Bien que plein de bonne volonté, il n’avait reçu aucune réelle formation syndicale ou politique. Pour lui, du moins c’est comme cela que je l’ai ressenti, n’adhérait à la CGT que les élus et mandatés. Ou peut-être était-il étonné de voir un militant convaincu de la nécessité du syndicalisme tellement cela était rare. Quoi qu’il en soit, j’ai pu me rendre compte qu’il était élu DP CGT, mais qu’il n’était pas, ou peu, syndicaliste.

Leçon n°1 :  Il n’y a pas que des syndicalistes staliniens bien formés, très politisés et autoritaires à la CGT. Bien au contraire, bon nombre de gens viennent à la CGT juste pour devenir représentant du personnel car les élections doivent avoir lieu dans leur entreprise. Ils n’ont souvent aucune conviction ni formation militante et politique ! De plus, bon nombre de staliniens ont fait leur autocritique. Plus tard, je fis l’erreur de m’éloigner des bons camarades de l’US Commerce CGT de Paris, les pensant très autoritaires dans leur fonctionnement. Je n’avais pas encore rencontré le reste de la Fédération du Commerce CGT et je voyais en chaque travailleur un révolutionnaire autogestionnaire potentiel…

La grève d’octobre 2007

Parmi les salariés, beaucoup fumaient le pétard. Ceux-ci constituaient un noyau dur de sympathisants de la section CGT. Fumeurs de clopes et de shit se côtoyaient donc souvent à proximité du restaurant, créant ainsi du lien social. De plus, bon nombre de salariés, dont le principal DP, étaient des musulmans immigrés, ou d’origine immigrée. Ils constituaient aussi une base sympathisante.

Des salariés, des élus du Comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail et surtout une manager se firent licencier. Quelques salariés (sympathisants CGT) furent mécontents. Cette manager était jugée la plus « sérieuse » dans le travail. Des salariés usaient d’une certaine désinvolture dans leurs tâches, refusant les cadences et préférant bavarder ou aller regarder la télévision en salle équipier que servir les clients en temps et en heure. Cette manager était un peu plus sur leur dos ce qui facilitait le travail des filles en contact devant avec les clients. Il faut dire que le rythme de travail de ce grand restaurant associé aux contrats McDonald’s habituels avec de longues coupures de quatre à cinq heures n’incitaient pas à se donner à fond au travail non plus, loin de là.

Un matin commença donc une grève. Il fut demandé au DP de mobiliser le syndicat CGT McDonald’s. On me demande si je me mets en grève. Je réponds oui bien sur. J’ai pu me rendre compte de l’absence de réflexes militants de la section. Trois délégués syndicaux (DS, les représentants à proprement parler de la section syndicale dans l’entreprise) et un élu CHSCT de la CGT sont arrivés les mains dans les poches. Ils donnèrent quelques conseils. Il n’y avait pas de pancarte, ni banderole, ni mégaphone, ni tract pour les clients, ni carnet d’adhérent à la CGT. Lorsque nous fîmes la remarque aux DS, ils répondirent « Ah ouais on n’a pas pensé… ». Des grévistes demandaient aux clients de les soutenir, mais de la même façon qu’ils demandaient « sur place ou à emporter », d’un ton très monotone. Je me fis remarquer ce premier jour de grève en usant d’un ton qui tachait justement de toucher les clients au cœur pour les inciter à nous soutenir. Le genre de savoir-faire qu’on développe naturellement à force de distributions de tract ; ce n’est pas tout de le donner, il faut y mettre les formes pour qu’il soit pris et lu en diagonal.

Les grévistes demandaient la réintégration des licenciés, des augmentations, l’arrêt des longues coupures entre le midi et le soir. Une assemblée générale eut lieu. Le DP nous demanda ce qu’on voulait faire car la direction répondait « non » aux revendications. Il y eut cinq longues secondes de silence. Je répondis alors « Ben on continue ! On a rien gagné ! », « Ben ouais ! » répondirent d’autres. Le mouvement continua.

Je mobilisais mon petit réseau de militants anarchistes. J’appelai les camarades mandatés au Monde libertaire, je leur pris une ramette de feuille A3 (oui c’est abusé de prendre des ressources de l’organisation à des fins plus ou moins personnel, je l’accorde). Je demandai à un camarade de se rendre à Publico durant la nuit pour que j’emprunte le mégaphone (merci encore JCR). Je fis passer le message sur les listes internet pour que les camarades viennent nous soutenir.

Le lendemain, au restaurant, on me vit arriver avec le mégaphone et les feuilles A3. On scotcha des feuilles sur les vitres avec des slogans qu’on imagina toute la journée, on eut idée de faire des pétitions. Un client nous recommanda à joindre le Parisien, je le fis de suite, une journaliste vint pour faire un article. Quelques camarades de la FA passèrent soutenir le piquet. Je rencontrai d’autres militants de la CGT attachés aux luttes de McDonald’s, dont un juriste en droit du travail qui devint un contact précieux.

A la fin de la journée, un protocole d’accord de fin de conflit fut signé en faveur des salariés (le détail est confidentiel). Sans même m’en rendre compte, j’étais devenu « le révolutionnaire » (l’effet autocollant Fédération anarchiste sur le mégaphone). Les salariés apprécièrent et se soudèrent. Dans les semaines qui suivirent, en discutant, presque tous étaient prêt à adhérer à la CGT (l’absence d’organisation réelle empêcha de le faire). Tous s’accordaient sur le fait que la lutte était très productive. Lorsque je parlais parfois d’abolition de l’Etat et autogestion, ils étaient même réceptifs. « Vous avez raison globalement sur l’autogestion et tout ça, sauf vos délires sur l’inexistence de Dieu » m’a-t-on même dit.

J’appris que deux des trois DS avaient quitté l’entreprise (avec un chèque selon certains) suite à la grève. C’était fréquent à la CGT chez McDonald’s parait-il. Peu de temps après le troisième DS suivit. Cela contribua à la mauvaise image de la CGT dans la boite.

Leçon n°2 : La base de la dynamique syndicale est essentiellement fondée sur une solidarité mécanique. Autrement dit, qui se ressemble s’assemble. Il faut un mouvement corporatif à la base qui regroupe les salariés qui ont les mêmes intérêts mais aussi les mêmes identités et habitudes culturelles. Il n’y a pas de syndicalisme possible en dehors de cela. C’est sur cette base qu’on crée des ponts et des solidarités interprofessionnelles. J’en ferai l’amère expérience en perdant deux fois de suite des élections dans la boite des années plus tard car je n’avais pas les mêmes identités et  habitudes culturelles : je ne fumais plus de pétards, j’étais militant anarchiste, j’étais un homme,  blanc, athée,  j’avais un look jugé bizarre, les cheveux longs, des goûts prononcés pour le hard rock et le métal, etc. Bref, j’étais marginal avant même d’avoir pu m’en apercevoir. En plus d’un travail acharné de la direction pour neutraliser mon syndicat bien sûr et d’une inexpérience syndicale importante. Je fréquentais des milieux qui, malgré tout, étaient très apaisés chez les gauchistes en tout genre où l’on a le culte de l’assemblée générale et du débat serein, sans mauvaise foi. Cela ne forme absolument pas à ouvrir bien fort sa gueule tout le temps mais bien plus à rester calme en toute circonstance (ce qui peut servir malgré tout surtout s’il faut de la patience comme par exemple si on est mis au placard).

Leçon n°3 : Bien souvent les salariés ou syndiqués ne sont pas des militants. Ils n’ont pas en horreur l’autorité. Ils ne se méfient pas des meneurs. Ils font confiance et suivent. Le militant anarchiste doit à mon sens s’emparer de cette situation, devenir meneur mais aussi et surtout faire vivre la démocratie en valorisant surtout les initiatives des grévistes ou salariés. Cela leur permet de prendre confiance et devenir autonome dans la lutte, mais c’est un très long travail et loin d’être évident si l’effectif de l’entreprise change régulièrement. J’en ferai une autre amère expérience plus tard en refusant de prendre des mandats et en laissant des gens sans conviction en faire n’importe quoi…

De plus, cela constitue une protection indispensable. On ne licencie pas n’importe comment un élu ou mandaté. Lorsque vos convictions vous poussent à ne pas garder silence, c’est plus que pratique.

Leçon n°4 : Les savoir-faire rudimentaires et les formations idéologiques acquis chez les anarchistes (ou ailleurs) sont loin d’être négligeables dans un mouvement de grève ou dans un syndicat. Ils permettent d’avoir des idées claires sur les alliances à avoir (avec les salariés, quoi qu’ils fassent, pas avec le patron aussi cool soit-il, même si ce n’est pas toujours évident de se positionner, de nouer des liens avec les autres syndicats qui en valent la peine) ainsi qu’une meilleure intégrité. On ne milite pas par conviction pour obtenir un chèque en fin de carrière. Qu’importe de ne pas avoir un gros bagage en droit du travail. Cela s’apprend, cela se consulte quand on a un questionnement. Si on sait lire du Marx ou du Proudhon, on peut se concentrer pour lire un texte de droit. On peut dans l’organisation syndicale, ou ailleurs, trouver en plus des contacts. Mieux vaut donc un vrai militant en poste sans formation (à ses débuts) qu’un salarié sans conviction qui connait son mandat.

Leçon n°5 : Il en va de même de tout cela en interne au syndicat ou aux instances confédérales quand des postes sont à prendre, vu les gens sans formation politique et syndicale qui y traînent. Les militants anarchistes sont généralement de très bons gestionnaires. Un autogestionnaire doit être nécessairement d’ailleurs, et  avant tout, un gestionnaire… Il apprend très tôt à faire des comptes-rendus, à consulter les autres, leur donner la parole, à archiver, à comprendre le fonctionnement d’une organisation, gérer une trésorerie, etc. En un sens, il est souvent fait pour ces postes. En outre, si ces militants ne prennent pas ces mandats, les bureaucrates opportunistes susceptibles de les prendre, eux, les mettront dehors à la première occasion.

Le secrétariat général

Je suis devenu secrétaire général du syndicat en 2011.

Le syndicat était dans un état lamentable. Bon nombre de mes camarades avaient quitté l’entreprise (avec des chèques ?). D’autres suivront, tous de ma filiale (ma boîte avait scissionné pour payer moins d’impôts) car c’était là qu’étaient les militants cités plus haut et que ces traditions perdurent. La trésorerie n’était pas du tout gérée.

J’ai fait ce que j’ai pu comme DS dans ma boîte avec toutes les difficultés citées plus hauts. Les années précédentes ma section ayant perdu tous ses militants et sympathisants, on repartit de zéro. Je n’ai pas pu faire grand chose sur ma filiale, ou du moins pas autant que je l’aurai souhaité.

En revanche, j’ai pu m’inspirer du syndicat des correcteurs de la Filpac CGT, connu pour ses militants anarchistes, pour refonder les statuts de mon syndicat (merci aux correcteurs CGT pour leur aide). Ce syndicat, qui avait été fondé avant même la CGT, fut riche d’une structure juridique et d’une histoire très importante. Les statuts sont intéressants pour les buts fixés, la commission de contrôle, le fonctionnement de l’assemblée générale et du bulletin interne qui prépare et retranscrit les débats notamment. Il fallut les retravailler pour les adapter au contexte de McDonald’s et aux exigences confédérales. Un long boulot. Leur application l’est aussi encore aujourd’hui. Mais ils guident l’action du secrétaire général et lui fixent des limites et des obligations permettant une meilleure transparence.

Conclusion

Si des militants sont intéressés pour fonder un syndicat sur une telle base, qu’ils nous contactent simplement ce sera plus simple plutôt que retranscrire ces longs statuts des correcteurs ou salariés de McDonald’s d’Ile-de-France de la CGT.

Pour finir, cet article ne prétend pas être une vérité absolue. Il est le fruit de réflexions, d’expériences acquises et de traumatismes. Il est sans doute critiquable et j’espère que, dans l’éventualité ou il susciterait débat, nous pourrons le faire sereinement. Il est indiscutablement en  rupture avec certaines pratiques syndicales anarchistes. Il appartient à chacun de faire ses choix en la matière, et tant mieux si d’autres arrivent à mettre des structures syndicales en place autrement qu’à travers les leçons tirées ci-dessus. Je resterai solidaire des anarchistes investis syndicalement (ou non d’ailleurs) au-delà des étiquettes syndicales. L’entraide est notre plus grande force, je ne l’oublie pas ! J’espère juste pouvoir aider à mieux appréhender la question de l’engagement syndical pour ceux qui n’y connaissent pas grand chose.

Bonne lutte à vous camarade !

Nathan
Groupe Salvador-Seguí de la Fédération anarchiste

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