Témoignage sur la lutte antifranquiste dans les années 60-70,de la mort de Franco à l’Espagne contemporaine

Lorsqu’une pesante chape de plomb et de sang s’abattit sur l’Espagne en 1939, l’utopie qui avait fait se dresser une grande partie du peuple contre le coup d’État fasciste ne s’avoua pas vaincue pour autant.

Ni les milliers de prisonniers politiques, ni les exécutions sommaires ne réussirent à entamer la volonté de lutte inspirée par cette utopie. Une volonté de lutte dont témoigne, par exemple, le fait que, pendant les dix années qui suivirent la fin de la guerre, pas moins de 14 comités nationaux de la CNT (Confédération nationale du travail) furent reconstitués dans la clandestinité après chaque démantèlement policier… 14 en seulement dix ans, et sous une dictature qui n’hésitait pas à tuer et torturer.

Parallèlement à l’énorme effort déployé pour maintenir cette organisation, se développait aussi une résistance armée menée le plus souvent par des libertaires venus de l’exil. Et je sais bien que le fait de ne mentionner ici que les noms d’Amador Franco, Raul Carballeira, José Luis Facerías, Quico Sabaté, Wenceslao Jiménez ou Ramón Vila revient à ne pas faire honneur à la longue liste des combattants tombés en Espagne.

Par ailleurs, lorsqu’en 1939 des centaines de milliers de personnes entreprirent la Retirada pour chercher asile en France, la merveilleuse utopie qu’elles avaient vécue si intensément dans l’Espagne des années 30 ne se brisa pas pour autant contre l’imposant rempart des Pyrénées, bien au contraire…

L’utopie traversa – douloureusement, il est vrai – ces montagnes et, comme le font les plantes les plus vivaces, réussit à survivre dans les camps où s’entassaient les réfugiés, s’accrochant, par exemple, au sol aride des plages d’Argelès.

Et voici que vingt ans plus tard, au tout début des années soixante, ceux et celles qui avaient combattu le fascisme, tout en essayant de réaliser l’utopie, virent comment leurs enfants les rejoignaient dans la tenace poursuite de leurs espoirs ; et cette rencontre entre générations revigora soudain la lutte antifranquiste en insufflant un nouvel élan et une nouvelle vigueur à l’utopie. C’est ainsi qu’en 1961 l’ensemble du mouvement libertaire espagnol – j’insiste : l’ensemble de ce mouvement, toutes tendances confondues, c’est-à-dire la CNT, la FAI (Fédération anarchiste ibérique) et la FIJL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires) – se conjura formellement, en congrès, pour relancer la lutte directe contre le franquisme, à travers toute une série d’actions dont la carte maîtresse, la carte fondamentale, n’était autre – je vais utiliser un euphémisme que tout le monde comprendra très facilement – que la mise hors d’état de nuire du dictateur lui-même. L’histoire atteste, bien évidemment, que cette carte maîtresse n’obtint pas le résultat escompté. Mais l’échec des diverses tentatives d’en finir avec l’existence de l’infâme, de l’exécrable dictateur n’empêcha pas ces actions de se succéder à bon rythme pendant plusieurs années.

Il s’agissait d’engins, faisant plus de bruit que de mal, destinés à montrer que la résistance était capable de déjouer le dense, le touffu système répressif de la dictature. Ces engins visaient aussi à redonner espoir à la partie de la population qui ne s’était pas résignée, et ils cherchaient à susciter un écho médiatique international, rappelant au monde entier la honteuse existence de la dictature franquiste au sein de l’Europe.

La force de l’utopie, et l’attrait qu’elle exerçait, suscita, comme cela avait déjà été le cas en 1936, un bel élan de solidarité internationale. Si bien que les actions entreprises comptèrent sur la participation de camarades provenant de divers pays : de France, tel le docteur Paul Denais qui, en 1962, accompagna le jeune libertaire Antonio Martín au cœur même du mausolée franquiste, le fameux Valle de los Caidos, pour y provoquer une déflagration ; ou Alain Pecunia qui, après avoir purgé des années de prison en représailles de l’une de ces actions, fut victime – mais en France, cette fois-ci – d’un mystérieux accident qui faillit lui coûter la vie et lui laissa des séquelles indélébiles.

Des camarades venus surtout de France, certes, mais aussi de Grande-Bretagne, tel Stuart Christie qui, à peine sorti de l’adolescence, rêvait d’en finir avec le dictateur ; ou bien d’Italie, comme Amedeo Bertolo, un jeune étudiant libertaire qui, en 1962, n’hésita pas à retenir – encore un euphémisme – le vice-consul espagnol à Milan, pour sauver la vie d’un jeune libertaire barcelonais qui allait être condamné à mort par les tribunaux militaires ; ou encore des compagnons algériens, ou suisses, qui n’hésitaient pas à encourir les risques de l’action directe par solidarité avec cette utopie.

Et ces risques n’étaient pas du tout mineurs, comme en témoigne l’exécution au garrot, l’inhumain garrote vil, des jeunes libertaires Francisco Granado et Joaquin Delgado, en août 1963. Le fait est que dans ces années soixante, la dictature ne se borna pas à sévir contre la réactivation de l’utopie sur le sol espagnol, elle joua aussi de ses accointances à l’étranger et obtint des autorités françaises, du gouvernement français, l’arrestation, en 1963, de dizaines de membres de l’exil libertaire et la mise hors la loi de la FIJL qui fut contrainte de passer à la clandestinité. Bien que, dans ces conditions, la lutte était devenue encore plus difficile et plus risquée, celle-ci persista contre vents et marées, et c’est ainsi que, fin avril 1966, le groupe 1er Mai, lié à la FIJL, réussissait un authentique coup d’éclat en enlevant à Rome monseigneur Ussía, l’ambassadeur de Franco auprès du Vatican, en revendiquant cette action depuis le cœur même de la dictature, c’est-à-dire depuis la capitale de l’Espagne.

C’était en 1966 ; et à peine deux ans plus tard la grande utopie qui avait parcouru l’Espagne des années trente put se ressourcer, littéralement, dans ce fabuleux évènement que fut « Mai 68 », dans lequel de nombreux enfants de l’exil s’impliquèrent sans réserves. Un événement dont les échos franchirent beaucoup de frontières, y compris celles de la péninsule ibérique, et firent reverdir, refleurir, au début des années soixante-dix l’utopie libertaire en terre espagnole.

Ces échos contribuèrent à éveiller des sensibilités insoumises ; et c’est ainsi, par exemple, qu’en 1974 le jeune Salvador Puig Antich, après avoir été l’un de ceux qui avaient repris à pleines mains le flambeau de cette utopie, le paya de sa vie, brutalement arrachée par les bourreaux franquistes qui lui appliquèrent, une fois de plus, le cruel procédé du garrot.

Mais ce fut surtout à la mort de Franco qu’une explosion aussi énorme, aussi spectaculaire que tout à fait imprévisible, projeta des éclats d’utopie dans les villes, les villages, les quartiers, les usines, les écoles, de toute l’Espagne.

En effet, de façon tout à fait surprenante et inattendue, la CNT resurgissait, comme par miracle, des tréfonds de la mémoire historique, et remplissait à ras bord tous les espaces où elle convoquait des meetings. Ils furent nombreux, mais le plus spectaculaire fut sans aucun doute celui qui, en juillet 1977, rassembla à Barcelone plus de cent mille personnes. Et je peux vous assurer qu’en contemplant cette multitude, surgie d’on ne sait où, aucun des participants ne pouvait en croire ses yeux.

Mais cette résurgence n’était pas fleur d’un jour. Dès la fin 1975 et début 1976, les syndicats libertaires se constituaient rapidement par branches d’industrie dans toutes les villes. Leurs locaux ne désemplissaient pas, et leurs assemblées retrouvaient, à la virgule près, les pratiques qui avaient fait l’originalité du mouvement révolutionnaire jusqu’à la fin des années trente en Espagne. Cependant, cette utopie, retrouvée comme par magie, comme par enchantement, dut se mouvoir dans un contexte social et politique extraordinairement agité qui succédait brusquement au franquisme, mais sans parvenir toutefois à s’en séparer vraiment.

Les deux grandes formations qui dominaient l’aile gauche du spectre politique – la Plateforme de convergence démocratique, autour du Parti socialiste, et la Junte démocratique d’Espagne, autour du Parti communiste – cessèrent de se disputer à propos du degré de rupture qu’il convenait d’opérer avec l’ancienne dictature, et elles fusionnèrent dans une puissante alliance qui s’inclinait définitivement en faveur d’un pacte avec les forces de l’ancien régime.

Du coup, cela assurait le passage, relativement pacifié, vers une démocratie conforme aux standards européens, mais sans procéder, loin de là, à une rupture radicale avec le régime antérieur, c’est-à-dire avec la dictature ; et cela impliqua, par exemple, l’acceptation de la monarchie, parmi bien d’autres héritages directs du franquisme.

Une fois que les partis politiques et les syndicats furent légalisés, en avril 1977, la Constitution espagnole, votée en décembre 1978, consacra sur l’autel du consensus politique l’insolite et l’indigne ambiguïté d’une rupture qui conservait en sous-main une hypocrite continuité avec le régime antérieur.

Sans nul doute, la pilule était dure à avaler pour une bonne partie de la population qui rêvait d’autres scénarios, et qui exigeait un changement beaucoup plus profond. En fait, pendant cette période de transition, la tension sociale atteignit une intensité extraordinaire, avec des dizaines et des dizaines de grandes grèves, et avec une répression qui ne s’embarrassait d’aucun faux-semblant. Comme cela fut le cas, par exemple, lors de la grève lancée en mars 1976 dans la ville de Vitoria, au Pays basque, qui se solda par cinq morts et plus d’une centaine de blessés, dont certains par armes à feu.

Ainsi, loin d’avoir été aussi exemplaire, aussi pacifique, que l’on a bien voulu la présenter, la transition espagnole se déroula dans un climat de violence qui se solda par 500 à 700 morts, dans la brève période écoulée entre la disparition de Franco, fin 1975, et les débuts des années quatre-vingts.

Parmi ces morts, on ne saurait oublier, bien sûr, les cinq personnes, militantes ou proches du Parti communiste, qui furent assassinées en janvier 1977 par des nervis fascistes, dans un bureau d’avocats à Madrid.

Bien entendu, l’utopie libertaire ne pouvait se satisfaire ni des pactes entre l’ancien et le nouveau régimes ni de la paix sociale que cherchait à imposer la répression. Elle agita donc le monde du travail au point de parvenir, par exemple, à paralyser la Catalogne avec la grande grève des stations d’essence que la CNT organisa en 1977, à peine quelques mois après avoir été, enfin, légalisée. Dans ce contexte, lorsqu’en octobre 1977 les forces politiques et syndicales signèrent avec le gouvernement espagnol les ignobles « Pactes de la Moncloa », afin de briser la combattivité des travailleurs, la CNT apparut comme l’élément qui, par fidélité à l’utopie et par son refus de s’intégrer dans ce vaste accord, pouvait faire chavirer toute l’entreprise de mise au pas de la classe ouvrière, et de désamorçage des espoirs de changement radical.

Il fallait par conséquent la neutraliser à tout prix, et cela fut mené à bien grâce à une opération policière qui fit endosser à la CNT le sanglant attentat de la salle des fêtes La Scala, à Barcelone, où périrent, en janvier 1978, quatre travailleurs qui étaient, pour comble, membres de la CNT. Et ce ne fut pas un hasard, mais alors pas du tout, si cet attentat eut lieu au cours d’une imposante manifestation organisée par la CNT, ce même jour à Barcelone, pour protester, précisément, contre ces pactes de la Moncloa.

Habilement criminalisée par les bas-fonds de l’État, l’utopie, qui avait connu deux années d’une incroyable, d’une véritable splendeur, s’étiola assez rapidement, et mit ensuite plus d’une décennie à relever lentement la tête.

Mais les racines de cette utopie étaient, apparemment, d’une rare profondeur, car, peu à peu, elle se remit sur pied, et le fit même tellement bien que le syndicalisme libertaire compte aujourd’hui plus de 100 000 adhérents, en comptant ses deux principales organisations, la CNT et la CGT, et qui, de plus, sont majoritaires dans certains secteurs stratégiques, tels, par exemple, les transports métropolitains de Barcelone.

Ceci dit, parallèlement à cette consolidation de l’anarcho-syndicalisme, c’est au sein des actuels mouvements sociaux que palpite avec le plus de force cette utopie. Celle-ci imprègne tout un foisonnement de collectifs libertaires, ou à teneur libertaire, ainsi que des centres sociaux autogérés, des coopératives sociales, des communautés agricoles qui émaillent le tissu social espagnol. C’est un peu comme si l’utopie libertaire avait essaimé hors de son habitat traditionnel et pollinisé d’amples secteurs sociaux qui la reconstruisent, chacun à sa manière. C’est cette pollinisation, peu tapageuse mais efficacement productive, qui permet de comprendre, par exemple, la magnifique, la spectaculaire explosion populaire qui envahit et occupa les places publiques en mai 2011 à Madrid, à Barcelone, et dans bien d’autres villes, et dont il reste aujourd’hui encore quelques braises, malgré la mise au pas électoraliste de ce grand mouvement spontané que fut le mouvement du « 15 M », le mouvement des indignés.

Oui, que personne ne s’y trompe : aujourd’hui, quelque 80 ans plus tard, la grande utopie de 36-39 palpite toujours en Espagne. Elle le fait sous des formes certes rénovées, mais dans lesquelles on reconnaît clairement l’empreinte de ses lointaines origines.

Plutôt que de chercher à cesser d’être une utopie, en se matérialisant tôt ou tard dans le réel, elle semble plus convaincue que jamais que sa raison d’être n’est autre que continuer à élargir sans cesse les limites du possible, et que ce n’est qu’ainsi, en se maintenant comme une belle, comme une attirante, comme une chaleureuse utopie, jamais atteinte, qu’elle peut attiser des révoltes et produire des retombées qui sont, en fin de compte, profondément transformatrices du réel. Et je termine : la grande utopie de 1936 a réussi à traverser les différentes étapes qui se sont succédé depuis lors, jusqu’à nos jours ; et certaines d’entre elles furent particulièrement dures, en exil, et particulièrement cruelles, en territoire espagnol. Mais ce qui met vraiment « du soleil au cœur », comme il est dit dans Le temps des cerises, c’est de constater, aujourd’hui, que la flamme allumée il y a longtemps déjà par cette utopie continue de briller, et qu’elle semble bien loin de vouloir s’éteindre.

Tomas Ibañez

Tomás Ibáñez est un militant libertaire et un théoricien anarchiste. Fils d’exilés espagnols, il participe très activement au mouvement libertaire, tant en France dans les années soixante, notamment au « Mouvement du 22 Mars », en mai 1968, qu’en Espagne à partir de la fin de la dictature franquiste. Exposé lu le 10 avril 2019, lors du colloque organisé par l’association 24 août 1944 à l’auditorium de la ville de Paris, sur le thème « 1939-2019, l’Utopie en exil ».


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